THEMES

 

 

Le Picasso du cinéma

la variété de l'oeuvre

Ce qui frappe dans le cinéma de mankiewicz , c'est la variété de son oeuvre. Comme dans l'oeuvre de Picasso, tous les genres y sont représentés :

le fantastique dans L'aventure de Mme Muir ( the ghost and Mrs Muir) 1947.

La comédie musicale dans Blanches colombes et vilains messieurs (guys and Dolls ) 1955 où on voit notamment Marlon Brando chanter.

L'espionnage dans L'affaire Cicéron( Five fingers) 1952.

Le western dans le Reptile( there was a crooked man)1969.

L'adaptation théâtrale dans Jules César 1953

La superproduction dans Cléopâtre 1963

Cependant, si son oeuvre est variée, elle n'en conserve pas moins un ton très personnel notamment dans les thèmes abordés.



Thèmes de Mankiewicz

Après avoir regardé une partie des films de Mankiewicz, on s'aperçoit immédiatement de plusieurs choses :

Du point de vue formel, on constate un sens évident de la construction du scénario ainsi qu'un dialogue époustouflant d'esprit et de rigueur. Manifestement, l'auteur sait parfaitement construire et raconter une histoire en utilisant à bon escient la technique du flash-back.

Du point de vue du contenu, on peut aussi percevoir immédiatement certains thèmes récurrents, comme ceux du pouvoir, de la séduction, des conflits avec autrui ou avec soi-même, des rapports tumultueux de la raison et des passions ainsi que ceux des classes sociales.

Rapports de classe :

Mankiewicz, dans beaucoup de ses films, (notamment le Limier, l'Affaire Cicéron ou Chaînes conjugales) insiste sur la difficulté des rapports humains et particulièrement sur les rapports de classe. Que ce soit Diello, le valet de chambre de l'ambassadeur d'Angleterre (l'affaire Cicéron) ou Milo Tindle, émigré italien qui a réussi dans la coiffure (Le limier), ils sont en quête de respectabilité et de promotion sociale. Mais la leçon qu'en tire Mankiewicz n'a rien de marxiste, dans la mesure où c'est souvent le statu quo qui l'emporte. Les classes jouent un rôle essentiel dans la société, mais il est bien difficile de sortir de sa condition, même si celle des bourgeois n'est pas nécessairement enviable comme le montre la stupidité , l'avidité (Mrs. Holly) et la médiocrité (Andrew Wyke) de nombreux personnages.

"J'ai voulu dans l'adaptation accentuer le contraste entre les classes et montrer que l'intellectuel, parce qu'il est un intellectuel, croit être mentalement supérieur au non-intellectuel."

Dans le Limier, les relations de l'auteur à succès et du coiffeur d'origine italienne sont décrites sous le mode de la célèbre dialectique hégélienne du maître et de l'esclave. Wyke, le maître, dans le combat qu'il livre à Milo, veut prouver sa supériorité et réduire Milo en esclavage. C'est du reste ainsi que se déploie la première partie du film. Mais par un audacieux mouvement dialectique Milo, l'esclave, va en réalité devenir le maître du maître et humilier à son tour ce prétendu gentleman qui n'en a que le nom. Jusqu'à ce que ....( et c'est là où se manifeste sans doute le pessimisme foncier de Mankiewicz sur la nature humaine) Wyke, en définitive l'emporte sur son rival, comme si dans la lutte des classes, le combat restait toujours inégal...

Mankiewicz déclara à ce propos :

"Dans le Limier, je voulais montrer les rapports de classes qui existent en Grande-Bretagne, l'impossibilité pour un étranger de devenir anglais"

"Michael Caine déclare que lorsque son père est arrivé d'Italie en Grande-Bretagne, il voulait devenir anglais. Olivier le regarde et lui dit: " Devenir anglais. On ne devient pas anglais. " Pour moi, c'était le thème. Et plus le personnage de Michael Caine est convaincu qu'il va mourir, plus le vernis qu'il a mis sur son visage se craquelle jusqu'à ce qu'il devienne un cockney qui sanglote dans l'escalier et demande qu'on lui laisse la vie sauve."

Rapports humains : manipulation

"Que sont les rapports humains, sinon des rapports de manipulation ? Nous manipulons les autres puis nous-mêmes, en fin de compte. C'est comme le joueur invétéré qui joue pour perdre: ce qu'il veut, c'est la destruction. C'est ce qui me fascine chez les femmes, et je regrette qu'on écrive si peu de scénarios pour les actrices: j'en suis arrivé au stade où je relis Madame Bovary"

Le meilleur exemple de manipulation se trouve dans Eve. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Mankiewicz a choisi ce prénom pour son héroïne. Eve c'est la première femme, la pécheresse à l'origine des maux de l'humanité. Le personnage de Mankiewicz est destructeur. Personne ne semble capable d'échapper à la manipulation d'Eve. Elle va réussir à duper tout le monde sauf Birdie la femme de chambre de Margo qui dès le premier instant a vu clair dans son jeu. Eve manipule les gens avec une incroyable lucidité. Son ambition est machiavélique dans la mesure où, pour elle, la fin justifie les moyens. Tout jugement moral est absent.

 

Rapports humains : les femmes

Mankiewicz semble avoir à l'égard des femmes une évidente sympathie, peut-être cependant un peu teintée de supériorité. Il est particulièrement fasciné par les actrices et ce n'est pas un hasard si ses plus grands films sont de véritables portraits de femmes (actrices de théâtre dans Eve et de cinéma dans la Comtesse). La Comtesse aux pieds nus et Eve ont offerts à Ava Gardner et Bette Davis un de leur plus grand rôle. Eve aborde également le problème de la vielliesse des femmes et plus spécifiquement celle des actrices. Margo Channing voit en Eve une rivale de jeu plus jeune et donc plus apte à jouer les rôles de jeune première, mais également une rivale de coeur puisqu'elle craint qu'Eve ne réussisse à séduire Bill. Ce thème sera d'ailleurs repris de manière plus crue dans Opening Night de Cassavetes avec Gena Rowlands.

Rôle de la parole :

"Les émotions, les mécanismes mentaux, les motivations des conduites humaines m'ont toujours passionné, aussi loin que je me souvienne... L'abus choquant de l'absence de dialogues dans les films d'aujourd'hui, les grognements gutturaux que la plupart des jeunes émettent dans les films à la mode m'effraient et m'inquiètent. Ils parlent beaucoup de communiquer avec les autres, mais ne se préoccupent en rien d'apprendre la forme la plus élémentaire de la communication qui est le langage. "

Ce que vise Mankiewicz, c'est d'abord à réhabiliter la parole comme médiation dans les rapports humains :

" Pour moi, dit-il, le jeu est autant cérébral qu'émotionnel et la scène anglaise prépare le comédien à présenter la pièce au public pour qu'il en comprenne les implications. le ne pense pas, par exemple, qu'il y ait un acteur au monde-je ne les connais pas tous-qui joue mieux la comédie de salon que Rex Harrison. Et Maggie Smith ! Comme j'aurais aimé lui donner des rôles plus importants ! le crois tout simplement que le comédien anglais a reçu un meilleur entraînement. Ces jeunes actrices américaines qui se prennent pour des stars ne terminent même pas leurs phrases. On ne leur a jamais appris à parler. Le jeu aujourd'hui en Amérique est dans une situation très floue. On a confondu les tétons avec le talent. Ils sont maintenant interchangeables. Si vous avez les uns, vous avez l'autre !"

L'importance du passé dans ses films :

On est loin du carpe diem d'Horace. Montaigne pensait que la vie de l'insensé se porte essentiellement sur l'avenir. Au lieu de jouir de l'instant présent, il se projette vers l'avenir hypothétique et aléatoire. Il fait donc un marché de dupe, puisqu'il échange l'existence authentique contre une vie inconsistante et chimérique. Le présent, c'est la durée, le fruit qu'il faut cueillir, le lieu de la plénitude de l'être. "Vivre est chose exclusivement présente " dit Montaigne.

Pour Mankiewicz cette conception du temps n'est sans doute pas complètement illusoire, mais notoirement insuffisante. Ses personnages embrassent le temps dans sa totalité, opérant sans arrêt des projections dans l'avenir et surtout des retours vers le passé.

Pour lui, le passé et l'avenir sont des dimensions du temps essentielles à la compréhension du présent. Le passé possède de multiples fonctions aussi bien dans le psychisme individuel que dans la mémoire collective. Bien loin d'être le réservoir de ce qui est mort, il est utile à la vie et permet à l'homme de s'orienter lucidement dans l'existence. Se tourner, soit vers son passé, soit vers le passé de l'humanité, permet de mieux s'identifier et de mieux comprendre le présent. Que serait un peuple qui oublierait son passé et son histoire ? Il y a donc un bon usage du passé tant chez l'individu que dans un peuple. Les allusions incessantes à la psychanalyse qu'il a étudiée et qu'il a connu de l'intérieur en suivant une analyse sont là pour nous rappeler combien notre passé a d'importance pour évoquer la complexité d'une conduite ou d'une personnalité.

" Je ne crois pas que nous vivions uniquement dans le présent. Nous avons en même temps la conscience du passé et du futur. En d'autres termes, le temps est ce en quoi je crois le plus, par lequel je suis sûr de l'existence. Vous ne seriez pas ici aujourd'hui sans votre passé et votre présence aura des conséquences sur votre futur."

Jugement sur le cinéma d'aujourd'hui :

On sent dans les propos de Mankiewicz sur le cinéma un certain ressentiment, une amertume à l'égard de ce que l'industrie cinématographique d'Hollywood ne lui a pas permis de réaliser. Que l'on songe à la période d'abattement qui suivit la sortie de Cléopâtre. On perçoit aussi une nostalgie du cinéma passé, des exigences qu'il s'imposait, bref d'une conception du cinéma qui n'existe plus aujourd'hui.

" Je pense que le public commence à être fatigué que les metteurs en scène lui enfoncent sans cesse deux doigts dans les yeux.

Nous avons eu, ces dernières années, trop de génies instantanés qui se conduisaient comme s'ils avaient reçu une caméra pour Noël et voulaient montrer à leur mère qu'ils pouvaient suivre les chats à travers l'appartement. Le tout avec une série d'effets psychédéliques, comme si leur but était de s'occuper de leurs caméras et de leurs objectifs, et non des acteurs ou du contenu.

Je crois qu'ils ont peur des acteurs, et en particulier des femmes, ce qui est une des raisons pour lesquelles elles ont disparu de l'écran.. Une seule exception: les seins, qui ont remplacé le téléphone comme insert le plus utilisé dans le cinéma contemporain."

Raison et passions :

" Ce qui m'intéresse. c'est l'incontrôlable, les émotions qui soudain prennent possession d'un homme alors qu'il ignorait qu'elles étaient en lui. "

Le théâtre :

" Il y a une différence entre le public du théâtre et le public du cinéma. Le public de théâtre, dès qu'il achète son billet, fait un pacte avec vous, et ce pacte stipule qu'il abandonne la réalité. .Le public de cinéma dit: " Vous avez intérêt à me faire croire ce que vous me montrez. " Et c'est très étrange qu'ils demandent exactement le contraire. "

"Je suis tombé amoureux de la littérature, en particulier le théâtre."

" Nous feignons de croire que nous avons un théâtre contemporain alors que nous n'en avons pas, nous ne faisons que vivre sur celui du passé. Nous parlons de ces films d'une grande richesse alors que la plupart ne font qu'agresser nos yeux et ne proposent qu'une série de trucs. Nous vivons dans une époque où l'analphabétisme ne fait que croître, comme un cancer et où triomphent par ailleurs ce que les Français appellent les Précieuses ridicules. "

La recherche de la vérité

On perçoit également chez Mankiewicz une recherche constante de la vérité, aussi bien celle des faits que celle des êtres qu'il cerne avec une lucidité exceptionnelle recherchant incessamment dans leur passé l'explication de leur comportement présent, comme dans Soudain l'été dernier ou Chaînes conjugales.

&laqno; Dans mes films et dans les limites qui me sont imparties, j'essaie de montrer cela. J'aime montrer la " vérité " du milieu dans lequel je vis et je travaille à le montrer si possible avec esprit pour ne pas avoir à en pleurer.»

Les citations en italique sont extraites du livre de Michel Ciment : "Passeport pour Hollywood" (Seuil)

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